vendredi, 09 mars 2018 11:45

[Interview] Hashim Hounkpatin, fondateur du site Arayaa : “notre ambition, devenir le Doctissimo ou le WebMd africain”

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C’est le premier site d’information de santé du Bénin. La plateforme Arayaa, lancée en 2017 suite à une refonte d’un premier site qui a duré trois ans, est le principal support de sensibilisation aux mains d’un groupe de jeunes médecins béninois et d'autres professionnels de la santé . A travers articles et visuels, ils se proposent de dégonfler les idées reçues en matière de santé au Bénin et en Afrique. Entretien avec Hashim Hounkpatin, le médecin blogueur, fondateur de Arayaa.

ORTB : Comment présentez-vous Arayaa ?

Hashim Hounkpatin :  Arayaa est une plateforme d’information médicale dédiée à la population béninoise et africaine. Elle est animée par des médecins, des sages-femmes, des infirmiers, des kinésithérapeutes, des odonto-stomatologues,… par des professionnels de la santé aussi bien du Bénin que d’autres pays africains. Nous sommes également une plateforme d’interaction, où les gens qui viennent lire une information médicale peuvent poser des questions concernant ce qu’ils ont lu, peuvent faire part de leurs préoccupations, peuvent poser des questions en dehors de ce qui est déjà sur la plateforme et trouver des réponses de la part d’un professionnel de la santé. Nous donnons des informations simples, dépourvues du jargon rébarbatif de la médecine. On essaie donc de parler le langage terre-à-terre de la population pour que les gens puissent capter facilement l’information qu’on veut faire passer.

Arayaa a remplacé un premier blog, “Benin Health Movement”. D’où vient l’idée d’une plateforme de sensibilisation en ligne ?

Tout le monde s’accorde sur le fait que l’Afrique, c’est le continent du futur. Et pour construire ce futur que nous entrevoyons, nous avons besoin de ressources humaines, de citoyens africains et béninois qui ne sont pas diminués par la maladie. C’est dans cet esprit que Arayaa a décidé de leur apporter le pouvoir de l’information de santé, pour que cette population puisse prendre de meilleures décisions en ce qui concerne sa santé et en ce qui concerne la santé de ceux qui comptent pour elle. L’autre raison très importante est que nous sommes dans un espace, dans un pays, sur un continent où les populations n’arrivent pas toujours à assumer les dépenses liées à leur santé. Malheureusement, nous recevons à l’hôpital des gens qui viennent à des stades avancés de maladies. Des maladies justement qu’ils auraient pu éviter s’ils avaient eu la bonne information. Le Bénin health Movement, au départ n’était pas un site d’information, mais plutôt un mouvement de jeunes médecins, d’étudiants en médecine, d’étudiants en sciences de la santé en général qui, du fait de la souffrance que nous côtoyons à l’hôpital tous les jours - c’est une souffrance indescriptible - ont décidé de mettre en place ce groupe. Au départ on allait sur le terrain, on a fait beaucoup de campagnes avec le ministère de la Santé. Mais la limite qu’on a trouvée à ces choses-là est qu’elles nous prenaient trop de temps pour organiser une descente parce qu’on n’avait pas beaucoup de sponsors et on ne travaillait vraiment pas encore. Donc c’est nous-mêmes qui devions cotiser de l’argent pour le nécessaire à savoir : déplacement, aller rencontrer les gens, faire les courriers, négocier... C’est laborieux et sans impact sur la durée. Tout ça nous a fait penser à mettre quelque chose en place qui est plus simple mais qui est tout au moins aussi efficace sinon plus. D’où l’idée de la mise en place du premier blog, le blog du "Benin Health Movement" qui a commencé un peu vers la fin de l’année 2014. Et nous avions eu un succès que nous n’attendions pas.

Comment se fait le travail au quotidien ?

Derrière Arayaa, il y a toute une équipe de professionnels de la santé au premier plan et il y a d’autres personnes qui ne sont même pas du domaine de la santé qui nous accompagnent. Déjà, il faut partir de l’idée pour aboutir au produit final. Et l’idée, c’est tout autour de nous. C’est tout ce que nous rencontrons tous les jours en consultation. Les maladies qui viennent le plus souvent. Les erreurs que les gens font le plus souvent. Par exemple, lorsqu’une personne avale un produit comme la soude, on a tôt fait de lui administrer du lait ou de l’huile rouge. Ce sont ces erreurs-là que les gens font, ces maladies que les gens amènent souvent en consultation qui nous inspirent. C’est également les problèmes de santé publique qu’il y a autour de nous. Chaque fois, nous produisons une base de données d’articles et selon l’opportunité du moment, une ou deux personnes se mettent là-dessus pour rédiger. De façon indépendante aussi, d’autres membres de l’équipe peuvent avoir des idées d’articles qu’ils rédigent et qu’ils mettent sur la plateforme. Mais en général on part des attitudes en cours pour proposer des alternatives plus saines.

Arayaa est-il différent du site web d’un cabinet médical ?

Pour le moment, nous sommes une plateforme d’information d’alphabétisation médicale de masse. Nous voulons alphabétiser les gens pour qu’ils connaissent le b.a.-ba des principes de prévention. Nous sommes également, une plateforme d'interaction. Donc il arrive que par exemple, les gens nous demandent telle ou telle chose. Nous faisons donc de l’orientation qui n’est pas cependant pour l’heure notre activité principale. Bien sûr, nous envisageons évoluer progressivement vers des services plus élargis en dehors de l’information médicale. Notamment, la possibilité de prendre un rendez-vous avec médecin, plutôt que d’aller une fois prendre un rendez-vous une première fois et de se déplacer une seconde fois avant d’honorer ce rendez-vous. Nous envisageons par exemple donner des avis de façon plus professionnelle et des conseils en ligne. Je vais dire quelque chose qui faire peur aux gens : faire des consultations en ligne. Ça se fait déjà ailleurs et il comporte beaucoup davantage à savoir la possibilité pour des personnes qui sont loin du premier hôpital à plusieurs kilomètres, pour peu, qu’ils aient accès à l’internet, de pouvoir avoir des informations utiles pour prendre des décisions sur le coup.

Des services payants voulez-vous dire ?

Pour le moment, on est encore en train de réfléchir au modèle économique. Parce que vous savez, c’est une plateforme qui demande des investissements. Mais également pour assurer la durabilité de la plateforme notamment pour soutenir les personnes qui, bénévolement, écrivent les articles. Pourquoi pas aussi avoir aussi des rédacteurs professionnels dans chaque pays de l’Afrique. Mais pour l’instant ce sont des médecins bénévoles qui travaillent avec nous. Quelqu’un doit-il payer tous ces services ? Pour l’heure, on ne sait pas s’il faut faire payer ça directement par les utilisateurs du site ou s’il faut plutôt avoir des mécènes qui pourront financer au profit des internautes. Donc le modèle économique est toujours en chantier. Donc pour résumer, la différence entre la plateforme Araya et un site d’un cabinet médical, est que nous, nous disposons déjà d’une large gamme de professionnels de la santé et toutes ces compétences qui sont là peuvent donner des avis et c’est sans conflit d’intérêts. Le médecin qui a son site par exemple, pourrait être tenté de systématiquement orienter les gens vers son cabinet. Donc nous avons une sorte de liberté d’action qui nous permet de prendre les bonnes décisions en complicité avec le bénéficiaire des services de santé.

Quels sujets ont le plus de succès auprès de vos lecteurs ?

Depuis le lancement du site, le meilleur sujet en termes d’audience a été publié en décembre 2017. Il porte sur le “kalaba” [des morceaux d’argile croquées par les femmes enceintes contre la nausée, Ndlr] : Le kaolin, une drogue qui tue les femmes à petit feu. C’était le sujet de toutes les folies ; en moins de 24 h, nous avions atteint un nombre record de lectures. Des personnalités publiques, des influenceurs sur les réseaux sociaux qui ont partagé l’article. D’autres sujets ont aussi eu un grand succès, je cite pêle-mêle les examens pré-nuptiaux, la ménopause, le calcul du cycle menstruel…

Au-delà de l’information médicale, les sujets sur le système de santé en général (le droit de grève des médecins par exemple) ne vous intéressent-ils pas ?

Nous avons une rubrique “Système de santé”. Nous y parlons du système de santé du Bénin. Quand il est fort, il garantit à l’individu de meilleurs services de santé. Oui, nous avons déjà parlé du droit de grève à travers deux articles : “Médecin, engage-toi” et “Médecin, voici 5 raisons de te redéfinir”.

Est-ce que votre déontologie vous autorise à pratiquer cette activité ?

Selon le code de déontologie par exemple, l’une des tâches assignées au médecin, c’est justement celle de l’information médicale. La prévention fait partie des responsabilités du médecin. Malheureusement, les médecins ne sont pas nombreux au Bénin. On est peu nombreux et surtout mal réparti La plupart des médecins sont concentrés à Cotonou et ailleurs il n’y en pas beaucoup. Aussi, ce peu d’effectif n’a pas le temps de s’occuper de la prévention parce que les malades sont nombreux. Alors le travail du médecin est semblable à cette histoire : un pont s’est effondré coupant la route en deux. Les gens se noient dans l’eau et pendant qu’ils sont secourus, d’autres personnes tombent toujours. C’est ce que nous médecins faisons habituellement : nous laissons les gens tomber dans l’eau pour ensuite tenter de les sauver. A Arayaa, nous voulons désormais aller en amont pour éviter aux gens de tomber dans l’eau.

Un médecin est inévitablement très sollicité au travail. Comment conciliez-vous le blogging et le travail ?

C’est difficile. Mais ce qui nous motive, est plus fort que les obstacles qui pourraient se présenter devant nous. Notre devise c’est : ‘’Le blog de Arayaa, tout ce que votre médecin n’a pas le temps de vous expliquer en consultation’’. C’est dire qu’en consultation, la capacité que j’ai en une journée est limitée en termes de personne que je peux recevoir. Et lorsque j’ai une personne devant moi, dans le hall et sur le banc, il y a d’autres personnes qui attendent. Le temps que je peux passer avec cette personne est limitée. Maximum 15 min. Des fois on fait moins. Donc avec l’information médicale, les personnes peuvent déjà pouvoir prévenir et éviter de se rendre à l’hôpital. La deuxième chose c’est qu’avec l’information médicale, je peux atteindre des milliers de personnes en dehors de ma salle de consultation à travers le monde. Donc ces choses nous motivent. Et c’est notre contribution à l’avancement de notre pays parce que nous convaincus que des citoyens forts au top de leur potentiel font le développement. Et vous savez chez nous, quand une ou deux personnes tombent malades, il faut mobiliser des gens pour rester à leurs côtés. La personne alitée n’est plus productive. Au contraire, elle consomme les médicaments, elle paie l’hospitalisation. Les personnes qui doivent laisser leurs activités pour venir au chevet du malade laissent également ce qu’ils font. Finalement, on ne réfléchit pas beaucoup à ça Lorsqu’on va à l’hôpital, on en sort plus pauvre qu’on y est entré. Ce sont ces raisons qui nous motivent à nous lancer dans la mission d’information médicale du public.

Comment les autres médecins ont accueilli votre initiative ?

A côté de l’information médicale que nous donnons, nous proposons aussi des services de soins à domicile. Beaucoup de médecins se sont rapprochés de nous pour proposer d’être des prestataires de services dans ce cadre. Pour l’information médicale, les membres du conseil de l’ordre des médecins se proposent de relayer les informations chaque fois que nous publions un article. Il y a même des débats que cela suscite dans le groupe WhatsApp des médecins qui est composé des professionnels de différentes générations. Parfois au cours des débats, nous avons des positions diverses. Il y en a qui sont pour, d’autres qui ont des avis contraires. A priori, je peux dire que c’est favorablement accueilli d’autant plus que cela n’enfreint aucune règlementation.

Un an après le lancement de Arayaa, quel feedback vous avez du public en général ?

Arayaa en termes de chiffres, nous sommes actuellement entre 3 000 et 3500 vues par mois. Voilà un peu les chiffres que nous faisons. Et la plupart des gens qui nous lisent, sont en Afrique de l’Ouest. La moitié au Bénin, et le reste dans l’Afrique de l’ouest. Quelques un dans l’Afrique centrale notamment le Congo et le Cameroun. Nous avons des lecteurs qui nous suivent également de la France et des Etats-Unis, du Canada aussi. Récemment, il y a une organisation américaine, Ashoka, qui a reconnu notre plateforme comme l’une des 20 innovations de l’Afrique francophone parmi d’autres innovations hors santé. Donc c’est déjà la preuve qu’en dehors du Bénin, nous sommes suivis et que ce que nous faisons intéresse beaucoup.

Quelles sont vos ambitions pour l’avenir ?

Lorsque vous allez en France et que vous parlez de Doctissimo, tout le monde c’est déjà de quoi vous parlez. Lorsque vous allez aux Etats-Unis et que vous parlez de WebMD tout le monde connaît. Malheureusement, en Afrique, il n’y a pas une plateforme de ce type qui fournisse l’information. C’est vrai, en santé il y a des choses qui sont transversales, universelles. Mais il y a des spécificités chez nous en Afrique. Doctissimo ne pourra pas parler du paludisme comme nous on en parlera. Parce que cette maladie n’intéresse pas la cible de Doctissimo qui est en France. En Afrique, nous sommes des cibles secondaires. Quand WebMd parle du virus Zika par exemple, cela ne nous intéresse pas vraiment. On a beaucoup d’autres problèmes ici notamment Ebola et autres. Donc notre ambition, c’est de devenir le Doctissimo africain ou WebMd africain.

Quand tous les membres de l’équipe, étudiants et jeunes diplômés pour le moment, trouveront un emploi stable, que deviendra Arayaa ?

Ils n’ont pas encore un emploi stable, ce qui nous permet de faire violence sur nous-mêmes en sacrifiant quelques jours de consultation afin d’animer le site. Mais le risque est réel, que les membres de l’équipe une fois en situation professionnelle stable soient moins disponibles. Les précautions que nous prenons consistent à impliquer plusieurs générations de médecins et de professionnels de la santé : médecins en fonction ou en formation. Mais en termes de perspectives, nous comptons mettre en place un modèle économique pour garantir chez Arayaa des emplois stables. Comme Doctissimo et WebMd, nous aussi nous ambitionnons d’arriver à avoir des médecins, des sages-femmes, des infirmiers, des nutritionnistes se consacrent entièrement à Arayaa.

Le nom “arayaa”, signifie “bonne santé” en yoruba. Cache-t-il quelque chose d’autre ?

Nous avons choisi le yoruba parce que c’est l’une des langues les plus importantes du Bénin et du Nigeria. Pourquoi ces deux pays ? Parce que lorsque nous regardons l’Afrique, elle a deux couleurs principales : le français et l’anglais. Donc pour le moment, nous sommes en train de concentrer nos efforts sur le côté francophone. Mais bientôt, ce sera une plateforme bilingue.

 

 

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