vendredi, 11 octobre 2019 09:59

Arnauld Akodjènou : “Il ne suffit pas d’avoir des institutions fortes, il faut aussi des femmes fortes et des hommes forts”

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Niamey, la capitale nigérienne a accueilli du 2 au 4 octobre 2019 un important Sommet sur le respect du constitutionnalisme et la limitation des mandats. Ce Sommet initié par le National Democratic Institute (NDI) s’inscrit dans le cadre d’un programme de douze destiné à renforcer le respect de la limitation des mandats sur le continent dans un contexte où le sujet connaît diverse fortune sur le continent. Partenaire de l’événement, la Fondation Kofi Annan, était représentée par son conseiller spécial pour l’Afrique Arnauld Akodjènou. Ce diplomate de 69 ans qui était jusqu’en août dernier Conseiller Spécial et Coordinateur régional du Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés sud-soudanais a répondu à nos questions.

ORTB : La Fondation Kofi Annan est peu connue au Bénin. Présentez la en quelques mots

Arnauld Akodjènou : Écoutez, quand Feu Kofi Annan a quitté sa position de Secrétaire Général des Nations Unies, il a créé en 2008, une fondation qui porte son nom et les activités de cette fondation couvrent plusieurs domaines en particulier les médiations dans les conflits. L’objectif principal est la paix et le bonheur des hommes sur cette terre. Avant tout la paix et si nécéssaire la médiation dans les conflits ensuite la promotion de la jeunesse, la lutte contre la drogue en particulier en Afrique, l’agriculture en particulier en Afrique et un dernier point qu’il m’a confié pour ce qui concerne l’Afrique, son Projet intitulé, « Initiative sur l’intégrité électorale ». Quand j’ai fini mon parcours aux Nations Unies en 2015, je venais de conduire pour les Nations Unies en tant que numéro 2 de la Mission qu’on appelle la MINUSMA (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali, ndlr) les négociations sur le Mali à Alger et après la signature des Accords de paix, à la fin septembre 2015, j’ai pris ma retraite. Feu Kofi Annan m’a demandé de le rejoindre dans sa Fondation et je m’y occupe de tout ce qui touche l’Afrique.

Vous venez de participer au sommet de Niamey consacré au constitutionnalisme et à la limitation des mandats. Pourquoi ce sujet est toujours important sur le continent ?

Il est important malgré les progrès réels qui ont été faits pour ce qui concerne l’État de droit. L’État de droit commence d’abord par les institutions, la force des institutions. Je fais partie de ceux qui croient sincèrement qu’il ne suffit pas d’avoir des institutions et mieux encore de les avoir fortes. Il faut que les hommes et les femmes appelés à diriger ces institutions en aient et en gardent l’esprit et soient d’abord et avant tout des femmes fortes et des hommes forts totalement imprégnés de l’esprit des institutions. En Afrique, l’État de droit a beaucoup avancé ces dernières années mais les hommes et les femmes qui en dirigent les mécanismes n’en ont pas encore compris l’esprit. Malheureusement, malgré les efforts qu’il faut apprécier à juste titre, on assiste ici et là, à des tendances ou les hommes d’État s’éternisent au pouvoir ou cherchent les moyens pour contourner les constitutions en utilisant ce que les institutions leur procurent comme failles ou faiblesses. Ils ne se lèvent plus tout seul pour dire, je reste. Non ! on utilise ce que j’appellerais les institutions pour pouvoir modifier la Constitution. Il y a encore beaucoup de choses à faire sur le continent pour changer cette situation. Beaucoup.

Dans les deux prochaines années, il y a au moins huit pays d’Afrique de l’Ouest qui connaîtront des élections présidentielles et dans trois de ces pays au moins, le président actuellement en fonction arrive au terme de deux mandats constitutionnels et ne devrait plus se représenter. Est-ce que vous aviez des inquiétudes ?

Au départ, il n’y a pas lieu d’avoir d’inquiétudes. Pourquoi en aurais-je ? Encore une fois, je reviens à mon propos, les institutions existent. Alors faisons tout pour que ces institutions soient respectées. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter car il suffit de faire confiance aux hommes et aux femmes qui en sont les citoyens directs donc les premiers concernés. Donnons la bonne foi au départ aux hommes qui dirigent ces pays et laissons-les respecter les institutions que l’application de la Constitution a établies. Pour modifier une Constitution, utilisons le moyen le plus simple. Et le moyen le plus simple le plus souvent, c‘est le référendum au lieu d’utiliser d’autres institutions à côté pour pouvoir la modifier. Non ! Allons au référendum et si le référendum aboutit aux vœux de ceux qui dirigent le pays, tant mieux. Et si le référendum dit le contraire, on revient donc à la bonne foi et à l’esprit de la constitution, l’esprit qui constitue l’origine de la relation du contrat social entre les hommes dans un pays donné.

Lire aussi : A Niamey, d’anciens chefs d’Etat africains réaffirment leur engagement pour la limitation des mandats

Au Niger, le président Mahamadou Issifou clame depuis plusieurs mois qu’il respectera la limitation des mandats. Que pensez-vous de cette attitude ?

Je salue et je m’associe à tous ceux qui saluent cette décision qui honore d’abord l’homme et qui ensuite honore une pratique : c’est un geste politique, une politique que nous devons saluer, que nous devons continuer à appeler de nos vœux sur l’ensemble du Continent. Il n’y a pas raison de douter, je crois que les choses sont en marche. Les candidatures ici et là se multiplient. On verra ce qui va se passer mais il n’y a pas lieu de douter du tout de la bonne foi de la personnalité que vous avez nommée. Surtout il y a lieu de saluer et de souhaiter que cela se propage, se multiplie sur l’ensemble de notre Continent qui a besoin de respiration politique. Respiration politique veut dire changement des hommes et des femmes qui dirigent parce que nous avons un continent qui est jeune et cette jeunesse mérite plus que de la considération. Et la première des considérations c’est de voir cette jeunesse participer à la gestion des affaires sur toutes les formes.

Selon vous, quel rôle peuvent jouer les anciens chefs d’États, anciens présidents de la République du continent pour garantir la limitation du nombre de mandats ?

Je pense que la particularité de l’initiative du NDI pour l’exercice que nous venons de vivre, c’est d’avoir associé ces hommes et ces femmes. Le nombre était fort important vu qu’il y en avait 15 ou 16 qui étaient invités. Pour des raisons multiples, certaines et certains n’ont pas pu se joindre. Ceux qui ont participé très activement à ces trois jours de débat, ont permis un bon exercice d’échanger, de discuter, de contribuer à savoir, à connaître un peu plus sur leurs expériences des gestions affaires. Certains ont respecté le terme de leurs mandats, d’autres ont participé aux élections, ont été battus ; d’autres encore par des formes spécifiques ont quitté les affaires mais le fait est que ces hommes et ces femmes continuent de vivre, continuent aujourd’hui de s’intéresser à la chose publique de leur pays. Je m’honore du fait que je suis ressortissant d’un pays où les hommes politiques, les chefs d’État ont quitté le pouvoir et sont encore vivants. Il n’y en a pas beaucoup désormais sur le Continent et mon pays n’a pas l’apanage de cette particularité. Il y a d’autres pays dans les environs qui en ont même un peu plus. Je pense même que le fait que ces hommes et ces femmes vivent et continuent de vivre après avoir dirigé les États est déjà quelque chose d’important, en termes d’illustration de la vie après le service public. Quand vous me demandez qu’est-ce qu’ils doivent faire de plus, c’est de prêcher, de porter cette bonne parole et cette bonne action à travers l’ensemble du Continent dans des manifestations diverses parfois seul, parfois ensemble avec d’autres afin de faire savoir qu’effectivement il y a une vie après le pouvoir mais surtout il faut préparer cette vie après le pouvoir et comment ? En s’assurant que dans les institutions que nous avons, en s’assurant - si ce n’est pas dans la constitution en tant que tel - mais au moins dans les institutions par exemple à travers le pouvoir législatif, que les conditions pour que les hommes et les femmes qui dirigent un jour nos États aient les moyens de vivre après le pouvoir. Il faut tenir compte non seulement de ces hommes et de ces femmes d’État mais également de leur entourage parce que très souvent l’entourage a peur du vide, du lendemain et prodigue des conseils qui malheureusement détournent la volonté première de certains Chefs d’État. Il faudrait que dans nos institutions qu’il y ait des caractéristiques, des formes qui permettent au chef de l’État ou au chef de l’institution de vivre après la fin de leur mandat que ce soit sur le plan de leur assistance, de la sécurité, du protocole nécessaire à ces hommes et femmes qui ont dirigé des États. Il faut établir et créer des éléments de ce genre ou dans la législation ou dans la Constitution. Je pense que c’est des garanties sur lesquelles nous devrons travailler à travers nos institutions sur l’ensemble du continent. L’absence de ces éléments pourrait justifier le fait qu’on s’accroche au pouvoir en disant qu’est-ce que je vais devenir, qu’est ce qui va m’arriver, quels sont les bénéfices que je vais perdre, quels sont les avantages que je n’aurai plus. Il faudrait trouver les voies et moyens pour réfléchir à cela et établir ces conditions.

Et vous qui travaillez aujourd’hui avec la Fondation Kofi Annan, quelle serait la responsabilité de la société civile et des citoyens de manière plus large dans ce sujet ?

Moi j’ai été particulièrement surpris, agréablement surpris par la forme et la vibrante participation de la Société Civile à ces trois jours de débats. J’ai perçu l’intérêt particulier et suivi sur le plan certes continental, mais aussi national parce qu’il y a eu des hommes et des femmes et surtout des jeunes venus de des différents pays, pas seulement des pays de la sous-région. Beaucoup sont venus de l’Afrique de l’Est, de l’Afrique centrale. Leur contribution fut capitale, sous toutes les formes et l’une de ces formes qui me fascinent depuis quelques temps, c’est l’usage des nouveaux moyens de communication, les technologies de communication pour partager, réagir et interagir, approuver ou dire son désaccord. Je crois qu’on n’a plus nécessairement besoin de se déplacer. On peut quel que soit l’endroit où on est, que ce soit au marché, dans son commerce, au bureau ou à la maison on peut être au courant de ce qui se passe dans son pays et à plus forte raison de ce qui se passe dans d’autres pays. Cet évènement a eu un succès formidable sur ce point, avec son lot d’interpellations, d’indignations et surtout de propositions fort utiles Ces éléments de comparaison donnent des atouts aux sociétés civiles, nationales pour qu’elles se mettent non seulement à vibrer au diapason de ce qui se passe dans leur pays ou dans leur contour géographique mais qu’elles aillent un peu plus loin et qu’elles comparent ce qu’elles peuvent faire dans leur pays par rapport à ce qui se fait dans d’autres pays. Je pense que cette vibrante société civile que j’ai vu ces trois derniers jours en termes de participation, en termes de contribution aux débats, je pense qu’on a tout lieu de croire que l’avenir est devant elle et avec elle pour le bien du continent et il suffit de pouvoir analyser, de pouvoir mettre sur pied des mécanismes, je dirai aussi quelques mesures correctives en termes de courtoisie et les choses se passeront bien. J’ai une foi inébranlable en cette société civile.

Pensez-vous que le Bénin a dépassé ce sujet de la limitation des mandats ?

Vous savez il faut se garder de prédictions ou d’excès de confiance. Je crois qu’il faut toujours répéter et répéter haut et fort si c’est possible que l’Afrique a certes besoin des institutions fortes et en cela vous voyez à qui je pense mais je fais partie de ceux qui croient qu’il faut nuancer un tout petit peu en y ajoutant à cette formulation la personnalisation des institutions, l’esprit des institutions. Il faut y ajouter qu’on a besoin d’institutions fortes mais on a besoin des hommes et des femmes qui y croient et qui sont totalement imprégnés et remplis de l’esprit de ces institutions. C’est pour cela qu’il faut croire en effet aux institutions mais tout dépendra toujours des hommes qui les dirigent ou les dirigerons et il faut tout faire pour que ces hommes non seulement suivent ces institutions mais gardent l’esprit des institutions. C’est pour cela que je crois qu’il ne suffit de créer les institutions et dire que l’on est sur la bonne voie mais que nous ferons mieux et que nous irons plus loin en souscrivant totalement à l’esprit originel des institutions que nous mettons sur place et que si nous sommes appelés ici ou là pas seulement dans mon pays mais ailleurs à changer les constitutions, nous nous référons encore une fois aux hommes et aux femmes qui, réunis à un moment donné, sur la base de circonstances particulières ont adopté et porté sur des fonds baptismaux, ces constitutions-là.

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